Il rentra chez lui de mauvaise humeur. Les cours avaient à son sens duré beaucoup trop longtemps, et il avait été mis encore plus en rogne par ses heures de ménage auxquelles il était toujours soumis. La journée avait été mauvaise, et il aurait eu bien besoin d'une bonne bagarre pour pouvoir se défouler un peu. Il avait même erré quelques minutes dans les couloirs avant de partir, après avoir fini sa corvée, pour voir si Yamamoto n'était pas dans le coin et finir avec lui de régler leurs comptes. Mais le surveillant général avait bien fait les choses et les avait envoyé travailler dans des zones très éloignées, de fait qu'ils ne risquaient pas de se croiser. Il eu juste le déplaisir de croiser le vice président dans le couloir du Comité Disciplinaire, car celui ci avait fini sa journée et rentrait chez lui. L'air s'était fait étrangement lourd quand il était passé à côté de lui, et il lui avait lancé un regard chargé de toute l'estime qu'il avait de lui, autant dire aucune. Akira était donc rentré chez lui en traînant les pieds, sans passer par Desire ni aller rejoindre Terada et Minami qui avaient dit qu'ils y feraient un tour, et s'était mit tout seul d'une humeur de chien. Il poussa la clôture du jardin d'un coup de pied et entra dans la maison en ruminant sombrement. Il cherchait déjà quoi lancer à son père si celui ci commençait à lui reprocher quoi que ce soit. Il était de trop mauvaise humeur pour avoir la patience d'écouter son sermon. Il passa par la cuisine pour se chercher un truc à manger et vit sa mère assise à la table, dos à lui. Il poussa un soupir énervé et alla ouvrir la porte du frigidaire, sans se donner la peine de lui dire bonjour, ou quoi que ce soit d'autre. A quoi bon, puisque de toute façon, quoi qu'il dise, elle allait encore le regarder avec cet air de découragement et de pitié qu'il détestait tellement. Elle sursauta quand elle l'entendit entrer, et elle renifla étrangement sans se tourner vers lui. Se demandant ce qu'il avait encore fait, il se retourna vers elle et aboya d'un air excédé :
Elle se tourna lentement vers lui et il s'aperçut qu'elle pleurait. Sa colère fondit d'un coup et il la regarda avec étonnement.
-Ton père...ton père est très fâché...
-Qu'est ce qui se passe ?
-Tu as vu le mur devant la cuisine ?
-Non, pourquoi ? fit il en sortant de la pièce pour aller voir ce qu'il y avait
Il sortit rapidement, fit le tour de la maison, et comprit immédiatement le problème. Ici aussi. Il serra ses poings et se retint de frapper dans la fenêtre. Un énorme Fuck Ishiyama était tagué en rouge sur le mur. C'était quelqu'un qui savait où il habitait...
Il retourna dans la cuisine en essayant de garder le contrôle de ses nerfs et s'efforça de calmer sa mère qui avait l'air inquiète.
-Qui a bien pu faire ça ? Nous n'avons aucun problème de relations, aucun problème de dettes, on ne doit d'argent à personne...ton père pense que c'est peut être la yakuza mais je ne vois vraiment pas pourquoi ils...ton père n'aurait quand même pas des comptes à régler avec la yakuza, n'est ce pas ?
-Mais non, maman, fit il en s'agenouillant devant elle, ça n'a rien à voir, d'ailleurs c'est pas vous qui êtes visés, ne t'inquiètes pas !
-Mais...mais alors pourquoi...
-C'est pour moi ce message, pas pour papa.
Sa mère renifla encore une fois et ouvrit de grands yeux apeurés :
-Rien, j'ai rien fais !
-Alors pourquoi on t'a envoyé ce message ?
-J'en sais rien ! fit il en s'énervant. Je sais pas pourquoi ! J'ai eu le même sur mon bureau !
-Tu n'as pas fais de bêtises, n'est ce pas ? Tu ne dois d'argent à personne, hein ?
-Mais maman ! cria-t-il en se relevant. Pourquoi veux tu que je doive de l'argent à quelqu'un ? J'en ai déjà pas, c'est pas pour me faire des dettes ! Pourquoi est ce que tu ramènes toujours tout au fric ou à ce que les voisins pensent de nous ?
Sa mère se ratatina sur elle même, terrifiée, et lança d'une petite voix apeurée :
-Putain, maman, mais arrêtes d'avoir peur comme ça dès que je te dis quelque chose !
-Je...mais...mais non, ne dis pas de bêtises...
-Ca va, ça va, fit il en culpabilisant un peu de lui avoir crié dessus et en radoucissant son ton, c'est pas grave, t'inquiètes pas pour ça, je vais me débrouiller pour retrouver qui a fait ça, il viendra pas vous embêter.
-Akira...tu as des problèmes à l'école ?
-Non, non, tout va bien, fit il d'un ton bourru, en songeant que sa mère devait bien se douter de ce qui se passait à Meishô, vu qu'il revenait tous les jours avec de gros bleus à la figure.
Sa mère sembla s'inquiéter davantage, et lui sourit doucement en posant sa main sur sa joue :
Akira soutint son regard sans ciller et la regarda, avec un petit pincement au c½ur, lui sourire avec compassion. Il finit par baisser les yeux et répondit :
Son père ne rentra que lorsqu'il se fut couché, et il l'écouta vaguement exposer ses théories à sa mère concernant l'origine du tag insultant. Il entendit aussi sa mère chuchoter quelque chose et son père crier « Quoi ? Mais qu'est ce qu'il a fait, encore ? ». Il n'y prêta pas attention et ferma les yeux. Il savait bien qu'il ne faisait pas vraiment la fierté de ses parents...Il se réveilla plusieurs fois dans la nuit, dérangé par des rêves bizarres peuplés de bureaux qui brûlaient, et de serpillières qui nettoyaient toute seules. Il vit Terada s'asseoir sur sa Yamaha 1200Vmax, mettre le contact, et s'envoler, il vit Minami taper comme un cinglé sur Chieko qui riait comme une demeurée, il vit Takanori Sakura, allongée sensuellement sur un lit de satin, le regarder avec des yeux de braise, il vit Takashi, enfermé à l'intérieur d'une bouteille de saké, appeler au secours tandis que celle ci se remplissait dangereusement, il vit son père lui crier qu'il n'était qu'un bon à rien et qu'il aurait du l'échanger avec un chien tant qu'il en avait eu le temps, et il vit sa mère lui demander « Tu es un si gentil garçon, Akira, pourquoi tu t'obstines à faire ça ? ». L'allégresse. L'adrénaline. Le désir. La peur. La colère. La honte. De toutes ces émotions, laquelle était la plus forte en lui ? Laquelle était en train de le dominer ?
Il reprit le chemin de l'école le lendemain matin avec la ferme intention de trouver qui avait osé tagguer cette énormité sur le mur de la maison de ses parents. Faire un graffiti sur sa table, c'était une chose, s'attaquer à sa maison en était une autre. Il réfléchit durant le trajet à qui il devait des comptes, et qui lui en devait. Yamamoto, ça n'était pas possible. Il n'était pas du genre à faire des coups bas, il était beaucoup trop fier pour se rabaisser à frapper dans le dos. Personne, parmi les troisièmes ou les secondes, n'aurait osé faire quoi que ce soit contre lui, ils avaient trop peur de lui et de Terada et Minami pour tenter quelque chose. Quoi qu'en agissant dans l'anonymat, ils se salissaient beaucoup moins, et on aurait plus de mal à retrouver le coupable...Mais Akira ne pensait pas qu'il s'agisse d'un quelconque petit rebelle de troisième. D'ailleurs, comment l'un d'entre eux aurait pu savoir où il habitait, à moins de l'avoir suivi, et s'il avait été suivi, il s'en serait très vite aperçut. Les premières étaient pratiquement tous de son côté lorsqu'il s'agissait de règlement de comptes, mis à part Yamamoto et sa troupe, mais il avait déjà écarté Yamamoto de sa liste de suspects. Restaient les terminales, qui n'aimaient pas tellement le fait qu'il se la ramène, compte tenu du fait qu'ils honoraient le code du droit d'aînesse, et qu'ils considéraient que ceux qui étaient plus jeunes qu'eux leur devaient le respect. Mais aucun d'entre eux n'aurait eu l'idée de faire ça. Le code d'honneur qu'ils se forçaient de respecter était fondé sur le bushido, et ce genre d'agissement était considéré comme d'une grande honte. Akira flanqua un coup de pied dans une canette abandonnée en maugréant. Qui avait bien pu faire ça ?
Il fit un détour pour ne pas avoir à passer devant Tomori. Il était de mauvaise humeur, et n'était pas disposé à parler avec Sakura. D'autant plus que Sakura était intervenue d'une façon très gênante dans un de ses rêves, et qu'il serait mal à l'aise s'il se retrouvait de nouveau en face d'elle. Il n'avait pas la tête à penser à elle, et avait des choses plus importantes à gérer pour l'instant. Il se dit, toutefois, qu'il faudrait qu'il repasse en rentrant chez lui. Juste histoire de lui avoir dit bonjour.
Terada avait fait changer sa table. Sans doute pour lui éviter une crise de colère ou pour essayer de le mettre de meilleur humeur. Quand il poussa la porte d'un geste brusque qui laissait deviner une mauvaise humeur imminente, les autres se retournèrent vers lui d'un air anxieux, et le premier rang se tassa un peu, se resserrant les uns contre les autres, mis à part Saehara, qui était un grand admirateur d'Akira, et qui ne pouvait s'empêcher d'essayer de se faire bien voir de lui de toutes les façons qu'il pouvait imaginer.
Akira se dirigea d'un pas mécanique vers sa chaise et s'y laissa tomber, en lançant un regard peu engageant aux autres, pour bien montrer qu'il ne valait mieux pas le chercher aujourd'hui.
Il ne fit aucun commentaire quand à sa table miraculeusement redevenue propre (enfin, dans l'état où elle était avant), enfonça ses poings dans ses poches et afficha une mine renfrognée. Terada vint s'asseoir sur la chaise qui était en face de lui, en virant son occupant d'un coup de pied, la tourna face à lui et croisa ses jambes sur sa table.
-...
-Pas la forme, donc.
Il se frotta le crane et ouvrit un paquet de clopes. Minami tourna une page de « Ainsi parlait Zarathoustra » et lui donna une petite claque sur l'épaule sans lever le nez de son bouquin :
-Le mur de ma maison a été taggué, aussi.
-Hein ?
Terada se redressa sur sa chaise et le regarda avec inquiétude. Minami releva les yeux vers lui et referma son livre.
-Merde alors...
-Je ne crois pas que les nouveaux y soient pour grand chose...
-On va quand même continuer à les interroger. S'il y en a un, même un seul, dans le coup, on pourra peut être en savoir plus.
Akira haussa les épaules :
-Personne. Tout le monde.
Minami hocha la tête, et Terada se releva en pestant en voyant Yamanami sensei entrer dans la classe.
Akira sortit ses mains de ses poches et appuya ses coudes sur la table pour essayer de se réveiller et de se changer les idées. Yamanami sensei s'installa sur son bureau et lança à la cantonade :
Akira poussa un grognement et se leva en maugréant. Aucun des autres ne se risqua à lui envoyer une vanne, comme on le faisait avec Terada. Il fallait dire que Terada avait quand même la réputation d'être beaucoup plus sociable que lui...
-Ishiyama ? C'est pas ton tour de service aujourd'hui ?
Akira releva la tête en grognant, et Saehara parut regretter de l'avoir réveillé dans sa sieste de midi. Akira se frotta les yeux, et lança d'une voix pâteuse où pointait la mauvaise humeur :
-Tu veux que j'y aille à ta place ?
-Quoi ?
Saehara lui sourit et expliqua :
-Pourquoi tu voudrais faire ça ?
-Oh, juste comme ça, si ça peut t'aider, mais sinon...
Il se mit à rougir et tira sur sa chemise d'un air gêné. Akira eu un petit sourire. Depuis le début, ce pauvre garçon, qui n'avait, à ses yeux, que le tort de ne pas savoir se défendre, essayait de faire ami-ami avec lui, et lui l'envoyait toujours bouler. Le pauvre Saehara faisait pourtant de son mieux...
Il lui sourit et lui répondit :
Saehara eu l'air de ne pas en revenir de ne pas s'être fait envoyer bouler, et lui déclara avec allégresse :
-C'est quoi, ça ?
-C'est pas la nana de l'autre jour ?
-Qu'est ce qu'elle vient foutre là, celle là ?
Akira sortit brutalement de son état léthargique et regarda Terada avec incompréhension.




